Entretien avec un ... Conseiller Professionnel (Part 3)
Bonjour à tous,
Aujourd’hui, je terminerai de vous parler du métier de Conseiller Professionnel … à partir d’un entretien effectué avec une étudiante en Sociologie.
Pour ceux qui n’auraient pas suivi les épisodes 1 et 2 :
Part 1 : http://insertionvincent.blogemploi.com/mon_weblog/2008/06/entretien-avec.html
Part 2 : http://insertionvincent.blogemploi.com/mon_weblog/2008/06/entretien-ave-1.html
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A votre avis les gens qui viennent vous voir, qu’est-ce qu’ils attendent de vous au départ ?
Et bien, ils n'ont pas le choix, moi non plus. En fait la plupart vont partir du principe que vu qu’ils n'ont pas le choix, vu qu’ils sont forcés d’être là, moi je dois leur trouver un travail.
Ce qui est une aberration, mais dans la mesure où jusque là, les systèmes de l’ANPE ou du Conseil Général n’avaient pas mis de moyens de suivi et que là, depuis les lois de centralisation, chaque demandeur d’emploi est tenu de rencontrer un conseiller professionnel, que se soit à l’ANPE ou ailleurs, maintenant on demande des comptes.
C’est-à-dire que l’ANPE, les Assedic d’un côté, le Conseil Général, la CAF de l’autre … dans la mesure où ces deux organismes là donnent une allocation, ou versent une allocation, ils sont en droit maintenant de demander dans quels sens sont utilisés ces financements. Conséquences de ça … que ce soit pour les Assedic ou pour la CAF, avec le RMI entre autres, on dit « Voilà, vous bénéficiez du RMI, mais maintenant vous avez un contrat à signer avec un conseiller professionnel, et vous allez devoir faire ce que vous avez dit, si vous ne le faites pas, l’allocation risque de sauter » . Pareil pour l’ANPE de son côté. C’est un peu caricatural mais c’est le risque.
ça me paraît assez évident, enfin comment dire ça … on ne peut pas …, mettons-nous à la place d’un simple individu, en dehors du fait que ce soit des institutions de service public… Si personnellement moi, je donnais, par solidarité, une certaine quantité d’argent à un individu, pendant un certain temps et que je ne sache pas ce que la personne fait de cet argent, sachant que ça vient quand même de ma poche, arrivera un moment où, il y a de fortes chances que je lui dise « Bon ben voilà, là ça fait un certain temps que je donne, maintenant, j’aimerais bien savoir à quoi ça sert, et si chaque morceau que je donne est bien utilisé pour ce qu’on avait dit qu’on ferait ».
Parce qu’en fait les allocations, d’où qu’elles viennent, que ce soit l’Assedic ou le RMI, ce sont les salariés, une partie de leur salaire qui tombe là dedans … une partie des impôts etc.… Donc en fait pour qu’un demandeur d’emploi puisse bénéficier de ses allocations, c’est parce que d’autres travaillent derrière, donc tout le but du jeu c’est de faire comprendre ça, et de faire en sorte que … moi je n’ai aucun droit là-dessus enfin je n’ai pas à dire : « Tiens, telle personne on va vous sucrer vos allocations », je suis pas là pour ça, et puis ça ne fait pas partie de mes actions, mais d’un autre côté, le but c’est effectivement de bien faire comprendre que tout ça, ça rentre dans, comment on va dire ça … dans un fonctionnement global.
Donc ils n'ont pas le choix et ce qu’ils attendent de moi effectivement c’est de leur trouver un travail, dans la mesure où, en plus, ils se sentent obligés, certains ont fait un certain nombre de démarches et que ça n’a pas aboutit, d’autres partent du principe que le RMI ou les allocations : c’est un dû. Souvent, ils me disent : « OK, moi je suis obligé, je viens, donc maintenant, vous, vous me trouvez un travail, vu que je suis obligé de venir ». Ou bien « Je suis obligé de venir, je ne peux pas travailler Monsieur, je n’ai pas de voiture, j’ai essayé pourtant mais je n’y arrive pas. Maintenant la Direction du Travail me demande de venir, trouvez moi un travail ». ça change la donne.
Est-ce que pour ces personnes sans emploi depuis un certain temps, ça va pas être un choc d’avoir des devoirs du jour au lendemain ?
D’avoir des devoirs ! Bien sûr que ça fait un choc … parce que jusque là, avant que les lois changent, il y a quelques années, les demandeurs d’emploi …enfin la plupart, je généralise, mais ce n’est pas tout le temps comme ça, mais certains considéraient qu’effectivement les allocations ça faisait partie des droits, sans estimer que le revers de la médaille c’est que si on a des droits, on a aussi des devoirs.
Et maintenant on leur demande des devoirs, on leur demande de justifier la recherche active d’emploi … si c’est le cas c’est tant mieux, et dans ces cas-là, c’est accordé avec un conseiller professionnel, si ce n’est pas le cas, là, on fait référence au conseiller professionnel et l’institution risque de taper.
Donc oui, ça fait un choc … Ils sont obligés de venir, on leur demande de justifier et, en plus, ils savent qu’il y’a une sanction qu’ils risquent derrière. Au niveau de la motivation, je ne suis pas convaincu que ce soit la meilleure chose à faire.
Peut -être que ça active plus rapidement le retour à l’emploi ?
Non pas toujours parce que si on fait peur d’un côté et que de l’autre côté au niveau de l’entreprise si on ne réduit pas les charges sociales, si on réduit pas un certain nombre de choses qui permettraient à l’entreprise d’ouvrir les portes, ce n’est pas parce qu’on aura fait peur aux demandeurs d’emploi qu’ils vont plus vite retourner à l’emploi.
Les entreprises qui ouvrent leur portes, c’est le bâtiment, sauf que la plupart des gens qu’on a, dans les demandeurs d’emploi, ils ne veulent pas aller dans le bâtiment, donc leur foutre la trouille pour qu’ils aillent dans le bâtiment ou dans le transport, la plupart ils sont déjà physiquement fatigués.
Ce n’est pas un moyen de motiver les gens, finalement je ne suis pas convaincu que ce soit les meilleures choses à faire … ou alors en tous les cas, il faudrait faire autre chose de l’autre côté. Si on ne réduit pas les charges, si on ne fait pas une ré-augmentation des salaires … il y a certains demandeurs d’emploi qui s’en sortent presque aussi bien que des gens aux 35 heures. C’est-à-dire que quelqu’un qui travaille au SMIC ne va pas forcément avoir d’aide au logement, pas d’aide au transport, en fonction des revenus s’ils sont à plus …s’ils sont en couple avec des enfants, certains ne vont pas bénéficier d’aide à la garde d’enfants etc.… ni de réductions aux loisirs alors que la plupart des demandeurs d’emploi ont effectivement un revenu minimum mais à côté de ça, il y a toutes les prestations sociales qui vont à côté : l’aide à la nourriture, aide au logement, etc.…
Ce qui fait que entre quelqu’un qui a un salaire mais qui a peu ou pas d’aides, et quelqu’un qui a une allocation et plusieurs aides, entre l’un et l’autre, ça fait à peu près pareil, à peu de choses près ça fait pareil.
Du coup, les demandeurs ne comprennent pas pourquoi on les a obligés … on leur a imposé un conseiller professionnel, Pourquoi faire ? Alors « Maintenant que je suis obligé d’être là, vous devez me trouver un travail ». Oui, mais ça ne va pas être si simple.
Et du coup, est-ce que ça se passe toujours bien entre les demandeurs et vous ?
Ah, oui, on a des prises de tête … et quand ça ne va pas, je m’en fous, je gueule …
Non, non, je plaisante … Enfin les prises de tête, plus sérieusement c’est plutôt rare, je dirais que là depuis trois ans, quatre ans, que je fais ça … Maintenant… Je dirais qu’il y a peut-être entre 5 et 10% de personnes avec qui effectivement c’est sévère.
Oh, oui, il y a des sérieuses prises de tête parfois … jusqu’à crier très fort et tout … Autant de leur côté que du mien d’ailleurs, parce que je n’ai pas l’habitude de me laisser faire.
Oui, on a des sérieuses prises de tête, mais ça fait partie de l’humain. Quand on est en contact avec un maximum de personnalités, dans des contextes différents, fatalement on ne peut pas … et d’une, s’entendre bien humainement avec tout le monde et s’entendre bien professionnellement avec tout le monde non plus, donc … ça fait partie du jeu. Non, non ça m’inquiète pas ça.
Donc les demandeurs vont être stressés par cette menace de suppression d’allocations.
Oui, certains ont la trouille … enfin la peur de la sanction et puis … à la fois la peur de la sanction, mais certains aussi ont peur de retourner à l’emploi parce que vu la longue période d’inactivité …
Entre le rythme que j’ai quand je suis demandeur d’emploi et le rythme que je vais avoir dans l’entreprise, déjà physiquement ce n’est pas pareil. Et puis toutes les habitudes que j’avais en tant que demandeur d’emploi, elles vont sauter, donc si j’avais pris l’habitude de regarder un petit feuilleton le matin, là ça va sauter. Le soir je vais être fatigué, je ne vais peut-être pas pouvoir regarder mon émission. Non, j’exagère … en fait, c’est pour expliquer que toutes ces habitudes-là, elles changent.
Et puis il y a l’autorité … enfin en entreprise il y a forcément un responsable, on doit aussi rendre des comptes, etc.…Et puis il y a toutes les prestations qui vont sauter … enfin une grande partie en tous les cas. Donc, oui, oui, ça peut faire paniquer.
Donc après notre rôle à nous aussi en tant que conseiller, c’est de rassurer au maximum. Moi, je me souviens d'un monsieur, il est venu me voir : lui, il était en CDI depuis deux ans … et il vient me voir un jour et il me dit :
- « Monsieur, je fais comment pour mon RMI, je vais faire comment pour payer mes factures, si je ne l’ai plus »,
Je lui dis : « Mais, Monsieur, si vous n’avez plus de RMI, c’est parce que vous avez un salaire, c’est votre salaire maintenant qui va payer vos factures »,
- « Ah, oui, d’accord … mais je fais comment sans mon RMI … ».
En fait il n'avait pas fait le lien que l’un pouvait remplacer l’autre.
C’est une habitude ?
Voilà, c’est ça. C’est l’habitude de percevoir le RMI pendant six ans, au bout d’un moment il perçoit un salaire, il ne sait plus ce que ça veut dire.
En fait, c’est une anecdote mais en même temps je pense qu’il y en a beaucoup qui réagissent comme ça. Effectivement ça fait flipper, oui c’est sûr.
La peur de ne pas réussir ?
En effet, ça fait un sacré challenge, bien sur… entrer en entreprise… oui bien sûr.
Une dernière question, je voulais vous demander si depuis le changement de gouvernement, vous avez eu des répercussions sur l’association ?
Non, non … en même temps je n’y fais pas attention … Je n’ai pas observé en tous les cas.
Et puis en même temps, la plupart des subventions sur lesquelles nous vivons … enfin l’association vit en ce moment, et qui nous permet d’avoir des suivis de demandeurs d’emploi, ce sont des lois qui datent d’avant le changement de gouvernement. Donc je n’ai pas observé de grands changements à ce niveau là.
Et puis même à la limite si j’avais vu quelque chose … Ces gens-là ont été élus, à partir du moment où moi je suis un professionnel et je suis aussi un citoyen, je me dois d’appliquer les lois quelles qu’elles soient. Y’en a certaines avec lesquelles je ne suis pas d’accord ceci dit … ça, c’est mon regard de citoyen.
En tant que professionnel, je ne peux pas agir là-dessus. Il y a certaines lois … même si on est en désaccord sur un plan citoyen … elles sont quand même là … et nous en tant que professionnel ça sert à rien de nous énerver contre les lois. Il faut se dire voilà, les choses elles sont comme ça, c’est comment je fais à l’intérieur, comment je fais avec.
Effectivement une société vit avec des limites, on a des contraintes, c’est comme ça, on est en collectivité et heureusement d’ailleurs … c’est maintenant qu’est-ce que je fais dans mes espaces de liberté. Est-ce que je m’énerve contre les chaînes, contre les lois et contre le gouvernement, au risque de me faire mal et aux gens qui m’entourent, ou alors j’accepte les contraintes qui me laissent quand même la possibilité d’agir … en accord avec mes valeurs.
Moi, j’ai plutôt choisi la deuxième solution. Et puis des fois, s’il faut se prendre la tête on se prendra la tête, ce n’est pas grave, on avance. Et c’est une forme de communication.
Merci beaucoup de m’avoir accordé un peu de votre temps si précieux, et de m’avoir éclairé sur mon sujet.
Mais c’est un plaisir …
A bientôt.
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